NonNonBâ, de Shigeru Mizuki

Laissez-moi vous parler de l’étrange histoire de NonNonBâ. Et en parlant d’étrange, je vais aborder pour ma première chronique un style de bouquin auquel je suis très étrangère : le manga. Membre du club lecture lillois de Madmoizelle (big up les filles !), je me suis retrouvée à lire un livre sur… le Japon. Je dois bien le reconnaître, cette culture ne me parle absolument pas. Même Ghibli n’a pas réussi à me réconcilier avec ce style si japonais qui fait la renommée du studio (à part Mononoké, peut-être). Quand un collègue m’a donc prêté ce gros pavé de près de 400 pages, je ne m’attendais pas à être conquise. Et pourtant…

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Japon, 1932. NonNonBâ, une vieille dame mystique et superstitieuse qui aime à raconter des légendes étranges, est accueillie dans la famille du jeune Shigeru. L’imaginaire déja débordant du garçon s’en retrouve décuplé. Les histoires de fantômes et de yokaï deviennent son univers quotidien et prennent le pas sur la réalité.

Bien sûr, ce deuxième monde chasse l’ennui du premier, mais en contrepartie, il complique tout : il est déjà bien assez difficile de savoir à qui se fier, sans qu’en plus des petits monstres bizarres viennent s’en mêler… 

 

Liant autobiographie et mysticisme, NonNonBâ embarque son lecteur autant que le personnage a su embarquer Shigeru à l’époque. Car c’est avec tendresse que l’auteur évoque cette vieille dame qui, plus encore que ses parents, lui apprend les choses de la vie. Prieuse d’une extrême pauvreté, NonNonBâ est un incroyable puits de savoir, et évoque à chaque situation, à chaque difficulté, un yokai de la mythologie japonaise. Car toute chose à une âme, il paraît, et les yokai en sont les monstrueux représentants, croisements entre fantômes et légendes.

NONNONBA.interior271Bien entendu, les enfants y sont bien plus sensibles que les adultes, surtout ce jeune Shigeru qui sent les choses. Déjà dessinateur à l’époque, l’adolescent écoute avec une attention toute particulière les histoires de son aïeule, et y croit dur comme fer. Les yokai tels qu’ils nous sont dessinés sont à coup sûr sortis tout droit de l’imaginaire de cet enfant curieux, et déjà très mature pour son âge.

Plongée dans le quotidien de cette famille traditionnelle, j’en ai plus appris sur le Japon que si j’avais lu n’importe quoi d’autre. Car la galerie de personnages, certains très attachants, d’autres beaucoup moins, traduit très bien la société hiérarchique japonaise : le père, tendre loser qui rêve de cinéma plutôt que des chiffres de son travail de banquier, encourage Shigeru dans son ouverture sur le monde. Au contraire, la mère qui se vante dans toutes les pages de son illustre héritage jusqu’à en devenir ridicule, n’a que le mot “études” à la bouche (même si elle lit comme un plaisir coupable les planches de son cadet). L’aîné essaye de se détacher de la guerre que se livre les enfants du village et à laquelle se plie sans broncher le junior.

Papa-de-Shigeru

Au milieu de ce joyeux foutoir, Shigeru grandit. À travers plusieurs femmes de sa vie, il construit son identité. NonNonBâ éveille son âme d’enfant, sa belle cousine deviendra un coup de cœur, entre amour et amitié, tandis que sa rencontre avec une étrange voisine plus tard lui révèle qu’il n’est peut-être déjà plus un enfant… L’histoire démarre même avec l’évocation de la meilleure amie de Shigeru, une petite fille qui sera sa première perte. Des personnages féminins très forts donc, qui ont une véritable importance et ne sont pas là pour être de simples faire-valoir.

NonNonBâ aborde également certains thèmes avec une belle justesse : il y est beaucoup question de la mort, de son acceptation et plus tard, du deuil. Les personnages traversent souvent des situations difficiles, voire cruelles (Shigeru est rejeté par ses camarades pour une raison stupide) qui reflètent bien la vraie vie, mais sans jamais être tristes ou tomber dans le pathos.

Une bien belle découverte en tout cas, que j’ai dévorée en quelques jours malgré ma réticence. J’ai aujourd’hui envie de découvrir plus d’œuvres de Shigeru Mizuki, et pourquoi pas d’autres mangas maintenant que j’y ai pris goût ! Si vous souhaitez donc vivre une belle aventure en terre japonaise, je vous invite à écouter toutes les histoires que NonNonBâ a à vous raconter !