Au bonheur des ogres, de Daniel Pennac

Chez moi, les bouquins, c’est une histoire de famille. On se les prête et on a même quelques auteurs qui font office de traditions. Celui-ci, mon cousin me l’a offert un Noël, sans respecter ma liste, et je ne l’en remercierai jamais assez. Car s’il est très rare que je relise un bouquin, c’est là l’exception qui confirme la règle. J’aurais pu choisir de vous parler de toute la saga Malaussène créée par Daniel Pennac (7 livres en tout, dont une pièce de théâtre) mais je me contenterai du tout premier, parce que c’est celui que je connais le mieux et qui m’a vraiment fait accrocher au reste. Et parce que j’aimerais que la Terre entière lise ce livre, c’est quand même mieux de commencer par le début.

Capture d’écran 2014-10-22 à 17.32.02Côté famille, maman s’est tirée une fois de plus en m’abandonnant les mômes, et le Petit s’est mis à rêver d’ogres Noël.

Côté coeur, tante Julia a été séduite par ma nature de bouc (de bouc émissaire).

Côté boulot, la première bombe a explosé au rayon des jouets, cinq minutes après mon passage. La deuxième, quinze jours plus tard, au rayon des pulls, sous mes yeux. Comme j’étais là aussi pour l’explosion de la troisième, ils m’ont tous soupçonné.

Pourquoi moi ?
Je dois avoir un don…

On ne pourrait résumer mieux l’essence de ce bouquin. Benjamin Malaussène, l’attachant héros de l’histoire, est donc un bouc émissaire. Non seulement dans son travail (ce job imaginaire est d’ailleurs une superbe trouvaille) mais aussi dans la vie. Comprenez : quand il faut un coupable, c’est vers lui qu’on se tourne.

Son entourage est tout aussi original et génialement décrit. Benjamin joue donc les frères poules en s’occupant de Clara qui aime tout photographier, Thérèse qui fait des prédictions inquiétantes, Jérémy qui aime incendier son école et nommer tous les enfants qui l’ont suivi dans la fratrie, et Le Petit qui découvre le monde derrière ses lunettes roses. Maître d’un chien épileptique et hilarant, Julius, il rencontre tout à fait par hasard Tante Julie qui lui demandera d’être son « porte-avions » sur lequel elle viendra « se poser de temps en temps, refaire le plein de sens« . Dans le quartier de Belleville, personnage à part entière du bouquin, le petit monde qui fait leur quotidien est tout aussi sympathique, mais je vous laisse le découvrir.

L’histoire est dépeinte à travers les yeux du héros, et Benjamin le bavard ne peut s’empêcher de tout décrire, avec une âme presque de poète. Il faut dire que dans la quincaillerie des Malaussène, la télé est proscrite. Benjamin est donc le conteur de cette famille nombreuse, s’inspirant de ses journées folles en les exagérant à peine pour endormir et faire rêver ces petites têtes blondes. Mais lorsqu’il est seul, ses longs monologues intérieurs sont un régal. Le style de Pennac est vraiment à son apogée dans ce livre, je trouve. Les réflexions de son héros sont toujours pertinentes, drôles, et vous prennent parfois aux tripes parce que… eh bien, vraies. Pour vous faire une idée, je me permets un petit extrait que j’aime beaucoup :

« Les horaires de la vie devraient prévoir un moment, un moment précis de la journée, où l’on pourrait s’apitoyer sur son sort. Un moment spécifique. Un moment qui ne soit occupé ni par le boulot, ni par la bouffe, ni par la digestion, un moment parfaitement libre, une plage déserte où l’on pourrait mesurer pénard l’étendue du désastre. Ces mesures dans l’œil, la journée serait meilleure, l’illusion bannie, le paysage clairement balisé. Mais à penser à notre malheur entre deux coups de fourchette, l’horizon bouché par l’imminente reprise du boulot, on se gourre, on évalue mal, on s’imagine plus mal barré qu’on ne l’est. Quelquefois même, on se suppose heureux ! »

Bienv'nue chez les Malaussène

Si l’enquête policière est la trame narrative, elle reste à mon sens secondaire. C’est l’histoire absurde de cette famille, de ce type très banal et en même temps extraordinaire, des gens qu’ils croisent – plus ou moins sympas, forcément. L’univers est tellement visuel que j’ai l’impression de connaître le quartier, la quincaillerie, le grand magasin comme ma poche. Il a d’ailleurs été adapté au cinéma récemment (avec l’excellent Raphaël Personnaz en Malaussène, je n’aurais pas pu rêver mieux) et si le film est bien, il reste incapable de retranscrire à la perfection l’ambiance de ce petit chef-d’œuvre qui est inadaptable.

Alors oui, c’est parfois un peu trash car derrière le bonheur, il y a les ogres. Mais rien de trop gore, attention. Pennac n’est pas un auteur de thriller, et il ne peut s’empêcher de rajouter une touche de poésie dans une scène glauque. Les thèmes abordés sont également durs (la résolution de l’enquête par exemple) mais je n’ai jamais été choquée en le lisant – et je l’ai lu jeune. Les personnages passent tous par de dures épreuves, et ce mélange de réalisme et de fantaisie est pour moi une des grandes réussites de cette saga.

Si vous aimez les histoires qui vous baladent dans un monde que vous n’auriez jamais soupçonné, les personnages de caractère, les situations improbables et farfelues, je ne peux que vous le recommander chaudement car c’est vraiment un livre qui me donne du baume au coeur. N’hésitez pas à m’en parler en commentaires si vous l’avez lu, le lisez ou le lirez un jour. Vous l’avez compris : je suis une grande fan.

NonNonBâ, de Shigeru Mizuki

Laissez-moi vous parler de l’étrange histoire de NonNonBâ. Et en parlant d’étrange, je vais aborder pour ma première chronique un style de bouquin auquel je suis très étrangère : le manga. Membre du club lecture lillois de Madmoizelle (big up les filles !), je me suis retrouvée à lire un livre sur… le Japon. Je dois bien le reconnaître, cette culture ne me parle absolument pas. Même Ghibli n’a pas réussi à me réconcilier avec ce style si japonais qui fait la renommée du studio (à part Mononoké, peut-être). Quand un collègue m’a donc prêté ce gros pavé de près de 400 pages, je ne m’attendais pas à être conquise. Et pourtant…

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Japon, 1932. NonNonBâ, une vieille dame mystique et superstitieuse qui aime à raconter des légendes étranges, est accueillie dans la famille du jeune Shigeru. L’imaginaire déja débordant du garçon s’en retrouve décuplé. Les histoires de fantômes et de yokaï deviennent son univers quotidien et prennent le pas sur la réalité.

Bien sûr, ce deuxième monde chasse l’ennui du premier, mais en contrepartie, il complique tout : il est déjà bien assez difficile de savoir à qui se fier, sans qu’en plus des petits monstres bizarres viennent s’en mêler… 

 

Liant autobiographie et mysticisme, NonNonBâ embarque son lecteur autant que le personnage a su embarquer Shigeru à l’époque. Car c’est avec tendresse que l’auteur évoque cette vieille dame qui, plus encore que ses parents, lui apprend les choses de la vie. Prieuse d’une extrême pauvreté, NonNonBâ est un incroyable puits de savoir, et évoque à chaque situation, à chaque difficulté, un yokai de la mythologie japonaise. Car toute chose à une âme, il paraît, et les yokai en sont les monstrueux représentants, croisements entre fantômes et légendes.

NONNONBA.interior271Bien entendu, les enfants y sont bien plus sensibles que les adultes, surtout ce jeune Shigeru qui sent les choses. Déjà dessinateur à l’époque, l’adolescent écoute avec une attention toute particulière les histoires de son aïeule, et y croit dur comme fer. Les yokai tels qu’ils nous sont dessinés sont à coup sûr sortis tout droit de l’imaginaire de cet enfant curieux, et déjà très mature pour son âge.

Plongée dans le quotidien de cette famille traditionnelle, j’en ai plus appris sur le Japon que si j’avais lu n’importe quoi d’autre. Car la galerie de personnages, certains très attachants, d’autres beaucoup moins, traduit très bien la société hiérarchique japonaise : le père, tendre loser qui rêve de cinéma plutôt que des chiffres de son travail de banquier, encourage Shigeru dans son ouverture sur le monde. Au contraire, la mère qui se vante dans toutes les pages de son illustre héritage jusqu’à en devenir ridicule, n’a que le mot “études” à la bouche (même si elle lit comme un plaisir coupable les planches de son cadet). L’aîné essaye de se détacher de la guerre que se livre les enfants du village et à laquelle se plie sans broncher le junior.

Papa-de-Shigeru

Au milieu de ce joyeux foutoir, Shigeru grandit. À travers plusieurs femmes de sa vie, il construit son identité. NonNonBâ éveille son âme d’enfant, sa belle cousine deviendra un coup de cœur, entre amour et amitié, tandis que sa rencontre avec une étrange voisine plus tard lui révèle qu’il n’est peut-être déjà plus un enfant… L’histoire démarre même avec l’évocation de la meilleure amie de Shigeru, une petite fille qui sera sa première perte. Des personnages féminins très forts donc, qui ont une véritable importance et ne sont pas là pour être de simples faire-valoir.

NonNonBâ aborde également certains thèmes avec une belle justesse : il y est beaucoup question de la mort, de son acceptation et plus tard, du deuil. Les personnages traversent souvent des situations difficiles, voire cruelles (Shigeru est rejeté par ses camarades pour une raison stupide) qui reflètent bien la vraie vie, mais sans jamais être tristes ou tomber dans le pathos.

Une bien belle découverte en tout cas, que j’ai dévorée en quelques jours malgré ma réticence. J’ai aujourd’hui envie de découvrir plus d’œuvres de Shigeru Mizuki, et pourquoi pas d’autres mangas maintenant que j’y ai pris goût ! Si vous souhaitez donc vivre une belle aventure en terre japonaise, je vous invite à écouter toutes les histoires que NonNonBâ a à vous raconter !